Palatinat rhénan : Domaine Benzinger à Kirchheim

Après un trajet de 200 kilomètres en direction du sud-ouest, nous arrivons à Kirchheim en fin d’après-midi. Le temps n’a plus rien d’estival, il est devenu capricieux comme un mois d’avril, alternant les averses et les périodes ensoleillées. Kirchheim est un village-rue discret, niché au milieu de vignes qui prospèrent sur des sols en grande partie plats, dans la partie nord du Mittelhaardt.

Cette très ancienne voie romaine est aujourd’hui un axe emprunté par le trafic des poids lourds. Un contournement est en projet. Volker et Ingeborg Benzinger nous accueillent au Leiningerhof, en plein centre de Kirchheim, un village qui a conservé son style baroque. Il s’agit d’une imposante bâtisse, jadis propriété des comtes de Leinen, dont les fondations remontent à 1598. Jusqu’en 1984, l’établissement était une exploitation agricole mixte, où l’on cultivait certes la vigne, mais également les céréales et les betteraves sucrières, tout en assurant l’élevage du bétail. Contrairement aux autres domaines viticoles de la région, le Leiningerhof a toujours commercialisé ses vins en bouteille. Nous profitons d’une accalmie pour accompagner Volker Benzinger, l’actuel propriétaire des lieux, dans la parcelle Steinacker, située à la périphérie sud de Kirchheim. C’est d’ici, de ce terroir marno-calcaire, que provient l’un des meilleurs crus du domaine Benzinger : le Riesling Steinacker. Il déploie des arômes de fruits à chair jaune, sur des notes minérales.

« Avec leurs vins à bas coût, les chaînes de supermarchés prennent les viticulteurs allemands à la gorge. »

Les Benzinger exploitent 13 hectares de vignes répartis à Kirchheim, Bockenheim et Obersülzen et produisent 100’000 bouteilles par année, dont 60% de vin blanc et 40 % de vin rouge. Dans cette partie nord du Mittelhaardt appelée Unterhaardt, les localités et les vignes portent des noms bien moins prestigieux que les villages vignerons de Forst, Deidesheim, Königsbach ou encore Gimmeldingen, au sud de Bad Dürkheim. Ici, dans le nord, les vignes « Steinacker », « Geisskopf » ou « Schnepf » ne peuvent pas rivaliser avec les « Ungeheuer », « Hohenmorgen », « Ölberg » ou « Mandelgarte » qui font la célébrité du sud. C’est la raison pour laquelle, il y a quelques années, Volker Benzinger s’est retrouvé contraint de changer de stratégie. « Avant 2013, je faisais des vins grand public, techniquement propres, mais très sages », explique Volker dans la salle de dégustation très chaleureuse de l’établissement, tout en débouchant un puissant Pinot Gris du Geisskopf, issu de vieilles vignes. « Mais petit à petit, cela n’a plus suffi pour soutenir la concurrence omniprésente des supermarchés. Avec leurs vins à bas coût, les chaînes de supermarchés prennent les viticulteurs allemands à la gorge. Heureusement, avec l’âge, on ne cède plus trop à la pression économique et on peut garder une certaine indépendance d’esprit », ajoute-t-il.

Prêt à changer d’orientation, le sexagénaire a demandé conseil à Dirk Würtz, œnologue et chroniqueur du vin, directeur d’exploitation chez Baltasar Ress. Et il a suivi courageusement ses recommandations. Volker Benzinger s’est donc converti à la viticulture biologique, s’est imposé des réductions de rendement, a définitivement banni de son domaine les machines à vendanger et a investi dans sa cave. Une approche différente de la vinification s’est installée, autour de deux axes : la fermentation spontanée et, d’une manière générale, le ralentissement des processus de vinification. Désormais, la philosophie de la maison serait plutôt : des vignes sans grand nom, mais de grands vins. A ce moment-là de la discussion, nous sommes rejoints par Julia Benzinger, la fille de Volker, qui travaille avec son père depuis une dizaine d’années. A 30 ans, elle est responsable de sa propre ligne « J », composée de vins aériens qui jouent avec les sucres résiduels. Elle qualifie le changement de cap de son père de « révolution copernicienne » et fait ce commentaire admiratif : « Papa n’est pas toujours d’un abord très facile, mais là il m’a vraiment bluffée ».

Volker Benzinger et sa fille Julia, dans le vignoble.
Volker Benzinger et sa fille Julia, dans le vignoble.

 

L’étonnement de la famille et des connaissances du domaine Benzinger a atteint son sommet il y a deux ans, lorsque le patron s’est mis à expérimenter les vins orange et les vins naturels, aujourd’hui très tendance parmi les jeunes viticulteurs. Il y a pourtant une logique : Volker Benzinger est désormais à la recherche d’authenticité, de spécificité et, plus prosaïquement, d’une niche florissante sur le marché. Le sujet mériterait un débat à lui seul mais, pour reprendre les termes de notre hôte, les vins orange « sont des vins blancs vinifiés comme des vins rouges, avec une fermentation complète des raisins, c’est-à-dire avec leurs parties solides », et les vins naturels « des vins vinifiés sans adjonction de soufre ». Ce sont des crus qui requièrent une certaine habitude, car généralement la spécificité du cépage et le potentiel de garde y perdent, et ce sont des vins quelque peu oxydatifs. Assurément, ils ont trouvé une clientèle reconnaissante. « On nous prête dans le vin orange des compétences que nous n’avons pas. Vous savez, je bricole encore un peu dans le noir, sans savoir ce que ça va donner. La seule chose que je sais, c’est qu’il faut travailler très proprement », poursuit Volker Benzinger. Une belle leçon de modestie. Les vins orange et les vins naturels sont particulièrement appréciés des jeunes sommeliers, car ils apportent parfois à un mets une touche inattendue et enrichissante. De plus, ils sont très digestes. Lors d’un souper festif au restaurant propriété du domaine, le vin naturel « Sans Riesling », millésime 2016, se marie à merveille avec des noix de Saint-Jacques et une purée de pois du jardin. Quant au millésime 2015 de l’« Orange de Cuvée Blanc », il accompagne idéalement les fromages français à pâte molle. Pour revenir aux vins plus traditionnels du domaine Benzinger, ils subliment tantôt les asperges, comme le Pinot Blanc Geissbock, tantôt les filets de chevreuil, comme le Merlot Steinacker. C’est d’ailleurs avec ces vins-là que le domaine a opéré son changement d’orientation en 2013.

Repas au restaurant du domaine avec Volker, Julia et Inge Benzinger à Kirchheim.
Repas au restaurant du domaine avec Volker, Julia et Inge Benzinger à Kirchheim.

Le repas que nous prenons ensuite au restaurant Benzinger est empreint de nostalgie, car Volker et Ingeborg l’ont fermé la veille, définitivement, prétendent-ils. Après la résiliation du bail de leur dernier cuisinier, ils n’ont pas souhaité poursuivre une aventure nerveusement éprouvante, qui a tout de même duré onze ans. Les Benzinger ont donc ouvert une dernière fois, juste pour nous, avec le chef cuisinier aux fourneaux. Nous avons même eu droit à une carte des menus imprimée spécialement pour l’occasion. Et nous avons mangé tous ensemble, à une table somptueusement dressée et illuminée aux chandelles, avant de lever nos verres au bon vieux temps, sur un Scheurebe « J » Sélection de grains nobles. Mais deux mois plus tard, le site web du domaine www.weingut-benzinger.de annonçait sa réouverture, à la surprise générale. Manifestement le couple a trouvé de nouveaux gérants.

Les conseils du domaine Benzinger

Restaurants
Restaurant das Benzinger à Kirchmein
www.dasbenzinger.de
 
Alte Pfarrey
Untergasse 54, 67271 Neuleiningen
www.altepfarrey.com
 
Zwockelsbrück
www.zwockelsbrueck.de
 
Hôtels et restaurants
Kurpark-Hotel à Bad Dürkheim
www.kurpark-hotel.de
 
Seehaus Forelle Haeckenhaus
Eiswoog 1, 67305 Ramsen
www.seehaus-forelle.de